Depuis que des corps ont été retrouvés dans le lac Rweru en août dernier, entre le Rwanda et le Burundi les accusations fusent. Les habitants des communes frontalières au Rwanda vivent dans la psychose d’une attaque imminente des Rwandais. Nos reporters ont été sur les rives du lac Rweru.

Tension maximale entre le Rwanda et le Burundi du côté des communes Busoni (Kirundo) et Giteranyi (Muyinga). A Kirundo, dans la commune Busoni, vers la zone Gatete, on aperçoit, de temps en temps, le lac Rweru entre le Burundi et le Rwanda. Un contraste saisissant : Du côté burundais, on voit beaucoup de maisons couvertes de feuilles de bananiers. Mais, sur l’autre versant, côté rwandais les yeux sont presque aveuglés par l’éclat des « amabati », les tôles ondulées, signe d’un certain développement dans l’habitat. « Au Rwanda, ce n’est pas seulement les maisons en paille qui sont interdites, mais aussi se promener les pieds nus », raconte un habitant de Gatete.
Durant toutes nos rencontres, la peur se lit sur les visages. Des habitants de la zone Gisenyi dans le secteur Gatete affirment que les relations entre les deux pays sont mauvaises depuis trois semaines.
Tout a commencé après la découverte macabre dans le lac Rweru. Evariste Nsabimana dit qu’il a été arrêté par les Rwandais il y a une semaine alors qu’il était en ordre. « Je faisais du commerce entre le Burundi et le Rwanda depuis longtemps et je n’avais jamais rencontré de difficultés », témoigne-t-il. D’après lui, l’incident s’est produit lundi 6 octobre 2014. Ce jour-là, Nsabimana. se rend au Rwanda sur sa moto. Selon ses dires, il passe par la frontière, exhibe tous les documents et se fait enregistrer. De retour, ce commerçant est arrêté par deux hommes en tenue civile. Tout à coup, un autre individu arrive sur les lieux avec un pistolet : « Ils m’ont alors conduit à un poste de police rwandaise sans aucune autre forme de procès. » Evariste Nsabimana est resté là pendant plus de quatre heures : « J’ai été libéré grâce à l’intervention d’un commissaire burundais chargé de la protection civile à Kirundo. » Pour se venger, les Burundais ont arrêté un Rwandais et sa libération a été conditionnée par celle de ce commerçant burundais.

Ils veulent des cadavres burundais

Des témoignages recueillis à Gatete évoquent « un plan des Rwandais capturer les Burundais et les jeter dans le lac Rweru. » Des pêcheurs auraient déjà été immergés dans le lac par des militaires rwandais mais ils sont parvenus à nager jusqu’à la frontière. « C’est pour justifier que les cadavres charriés par ce même lac sont ceux des Burundais », explique Jacques Butoyi. D’après lui, cela a détérioré les relations entre les Rwandais et les Burundais : « La tension est palpable car on n’observe plus le même mouvement à la frontière. » Jacques Butoyi trouve que le Rwanda a augmenté les effectifs et l’arsenal militaires à la frontière. « De nombreux navires de guerre que nous n’avions jamais vu sont déployés à la frontière », insiste cet ancien combattant dans les rangs du Cndd-fdd, Fnl puis intégré dans la Fdn et démobilisé par après. Actuellement pêcheur dans le lac Rweru, Jacques Butoyi parle d’une provocation de la part des militaires rwandais : «Ils confisquent à plusieurs reprises notre matériel de pêche, frappent à mort les pêcheurs alors qu’ils ne le faisaient pas avant la découverte des cadavres dans ce lac Rweru. » Désormais, souligne-t-il, chaque autorité locale burundaise doit avoir le numéro de téléphone d’un chef de poste pour l’alerter en cas de danger. Jacques Butoyi précise que des registres ont été distribués pour recenser les irréguliers.

Tout Rwandais est désormais un suspect

Mago est une presqu’île qui se trouve dans la zone de Gatete. A côté d’elle, dans le lac, les habitants nous montrent des îles flottantes : « Elles se déplacent constamment, si vous revenez demain, elles ne seront sûrement pas à la même place. » A Mago, les habitants semblent plutôt paisibles, courtois. Jusqu’à ce qu’on aborde la question de la présence militaire rwandaise sur le lac Rweru. Les langues se délient alors et chacun veut y aller de son avis ou témoignage.

Ces habitants indiquent qu’ils vivent la peur au ventre à cause de cette situation, ce qui les pousse à arrêter tout Rwandais qui arrive sur le sol burundais car il est considéré comme espion. Mbonyingingo, pêcheur à Mago, confirme. Depuis que des cadavres ont été découverts dans le lac Rweru, les relations entre les Burundais et les Rwandais, des deux côtés du lac, se sont détériorées. « Nous avons arrêté deux rwandais suspects pas plus tard que ce matin et remis à la police. »

La peur du « moteur »

Pour les riverains, tout Rwandais attrapé dans les environs est aussitôt suspecté d’espionnage au profit des militaires rwandais qui veulent déterrer les cadavres trouvés dans le Rweru et enterrés du côté burundais. Pourtant, se rappelle Mbonyingingo, avant la découverte des cadavres, des deux côtés du lac, les gens avaient de bonnes relations : « Nous faisions des affaires ensemble, des liens familiaux se sont créées grâce aux mariages, chacun allait et venait à sa guise dans les deux sens. » Mais, depuis la découverte des corps non identifiés flottant sur le Rweru, le climat est à la suspicion et à la peur. Selon les gens de Mago, la marine rwandaise a intensifié ses patrouilles dans le lac, avec de nouveaux bateaux. « C’est un grand bateau, avec un grand moteur et le bruit d’un avion », indique Emmanuel Uwizeyimana, un autre pêcheur de Mago. D’après lui, au début, les gens ne dormaient pas. Pendant la nuit, ils fuyaient pour revenir le lendemain, craignant que ce bateau de la marine rwandaise ne les attaque. « Vendredi matin le 10 octobre, les militaires rwandais à bord de ce bateau (appelé « le moteur ») ont arrêté deux pêcheurs burundais dans les eaux rwandaises. Ils les ont battus avant de les relâcher », témoigne Uwizeyimana. L’administration locale leur a demandé d’être vigilants et de signaler toute présence suspecte, mais cela n’atténue pas la psychose d’une attaque imminente.

Prudence à Masaka

A Masaka, sur les rives du Rweru, côté burundais, dans la zone Ruzo, commune Giteranyi en province Muyinga, la peur de « l’autre côté » existe, mais la présence des militaires est rassurante. C’est là où sont enterrés les quatre cadavres. Selon Athanase Nibaruta, pêcheur, la situation est calme et les gens dorment paisiblement. Il reconnaît cependant quelques incidents depuis la découverte des cadavres en août dernier. Ainsi, aucun pêcheur ne s’aventure plus dans les eaux rwandaises par peur d’être noyé par le « moteur ».
Des sources sur place parlent de provocation par le Rwanda. Ainsi, jeudi le 25 septembre dernier, cinq pêcheurs burundais ont été retenus des heures durant par un groupe de soldats rwandais de la marine. Les militaires de la marine burundaise ont été alertés par des pêcheurs et sont partis récupérer de force ces cinq pêcheurs. L’un de ces pêcheurs avait été jeté dans l’eau vivant. « Aujourd’hui, nous avons un numéro d’urgence pour appeler la marine burundaise en cas d’agression », indique un pêcheur de Masaka.
Lui aussi précise que tout rwandais rencontré dans les alentours est « suspect. » Justement, là-aussi, un rwandais a été arrêté le matin de lundi 13 octobre. Cette suspicion à l’égard des Rwandais est très sensible dans cette localité. Avant de nous adresser la parole, les gens veulent savoir que nous ne sommes pas Rwandais et écoutent notre accent. Un couvre-feu a été décrété sur le lac à partir de 18h, ajoute ce pêcheur, alors qu’ils pêchaient jusqu’à l’aube il y a quelques mois. « Même les bistrots ferment à 19h30 », se lamente un autre pêcheur.

Une présence militaire rassurante

En commune Giteranyi, les pêcheurs indiquent qu’ils sont rassurés par la présence militaire. Cependant, ils sont tous unanimes, ils dorment en paix. « Nous n’avons plus peur des Inkotanyi (soldats rwandais), depuis que des Bagabo (hommes, militaires burundais) sont présents sur cette rive. »
En effet, à l’extrémité droite de la petite plage, on aperçoit quelques militaires assis sous un bosquet. Entre eux, le suspect arrêté le matin. A une vingtaine de mètres derrière ce bosquet, une grosse tente aux couleurs militaires, en forme circulaire. Et, tout autour de la tente, des tranchées ont été creusées. En faisant plus attention, on aperçoit d’autres militaires, avec des bérets verts. Selon un pêcheur interrogé sur place, ils sont plus d’une centaine. Il parle même de 200 militaires. D’après lui, ces militaires gardent les tombes, depuis que des Rwandais ont voulu les déterrer. Pourtant, aucun signe ne laisse supposer que des tombes y ont été creusées. Et aucune photo ne peut être prise. « Vous ne pouvez ni y aller, ni prendre des photos, c’est un domaine militaire », nous explique poliment le commandant de la 4ème région militaire rencontré sur place.

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