Il s’est tenu, à Bruxelles, les 23 et 24 mars 2016, une Table ronde pour les médias d’informations privés burundais, organisée par l’Institut Panos Grands Lacs. Comme en fait état Bujumbura news le 28 mars 2016, pour ces médias, il s’agissait de renforcer leurs engagements à produire de l’information et à contrer les médias proches du gouvernement du Burundi.
En tant que journaliste indépendant, je n’ai pas été invité à cette table ronde. Et dans l’exercice de mon métier, je me dois de publier mon point de vue sur les limites de l’exercice et de la jouissance de la liberté d’expression, un droit fondamental, certes, mais auquel les médias burundais privés accordent à tort et à travers une dimension absolue et divine.

1. Comprendre les limites de la liberté d’expression

La liberté d’expression n’est pas un droit absolu. Elle est une valeur cardinale, mais elle est sujette à de nombreuses restrictions, dès lors qu’elle entre ouvertement en conflit avec d’autres objectifs d’une impérieuse nécessité. Ainsi, la censure est indispensable si la liberté d’expression est contraire à la morale et à l’ordre public.
À ce propos, dans les différentes enceintes internationales, régionales et nationales de défense des droits de l’homme, une théorie universelle et classique des dérogations et des restrictions aux droits de l’homme existe, qui consiste en un ensemble de règlements qui définissent la manière ou les conditions que l’Etat doit respecter en ce qui concerne son ingérence et son immixtion dans la sauvegarde des droits fondamentaux. Cet ensemble se constitue de trois conditions qui sont la légalité, la nécessité et la poursuite d’un but légitime. La liberté d’expression est donc un droit fondamental, qui reste soumis à des restrictions, au Burundi, comme partout ailleurs dans le monde, y compris en Europe, berceau des droits de l’homme.
Dans cette perspective, comme en font état les articles 31 et 32 de la constitution, la liberté d’expression et ses corollaires liés à la pensée, l’opinion, la réunion et l’association sont des droits fondamentaux de l’individu et du citoyen burundais, protégés par l’Etat. À ce titre, l’article 39 de la constitution burundaise précise qu’une personne peut être privée de sa liberté, conformément à la loi. Cette disposition est complétée par l’article 47, en vertu duquel la restriction d’un droit fondamental se fonde sur quatre principes : la conformité à la loi, la primauté de l’intérêt général, la sauvegarde d’un autre droit fondamental d’autrui et la proportionnalité au but visé.

2. Les médias d’information privés burundais ne constituent pas une exception au régime des restrictions.

Très souvent, la condition de légalité est ignorée par le journaliste de médias privés burundais dans l’exercice et la jouissance de ses droits. Il viole la loi dans l’exercice de sa profession. Ce n’est un secret pour personne : la plupart des journalistes se mettent au service de leur parti politique, de leur ethnie ou de leur association, et ne tiennent pas compte du principe que leur liberté s’arrête là où commence celle des autres. Ces médias burundais, surtout les radios et la presse écrite, doivent désormais savoir que des restrictions, formalités, sanctions et conditions peuvent être adoptées dans l’exercice de leurs droits et libertés pour autant qu’elles soient prévues ou édictées par les lois et la jurisprudence burundaises. Ces restrictions qui visent à protéger autrui, en tant que personne physique ou morale, ou l’Etat, sont générales et non discriminatoires, d’applications uniformes et conformes aux situations semblables. Il s’agit donc de restrictions qui échappent à l’arbitraire et sont définies par la PREVISIBILITE et l’ACCESSIBILITE dans la mesure où les journalistes burundais privés ne sont pas censés ignorer la loi et doivent respecter le régime juridique, savoir les situations ou les circonstances auxquelles s’appliquent leurs droits et libertés, ainsi que les conditions en fonction desquelles ils font l’objet de surveillance, de contrôle et d’espionnage.

3. Des journalistes hors-la-loi : les faits.

Certains journalistes privés ne respectent pas le régime des autorisations soumis aux entreprises de radiodiffusion, de télévision ou de communication électronique. Ils n’agissent pas de bonne foi et fournissent des informations inexactes qui ne respectent pas la déontologie journalistique et les droits d’autrui. Mal intentionnés, ils se complaisent dans leur discours blasphématoire et négationniste, abusent de leur liberté et s’occupent de la propagande politique ou idéologique. Nous avons été surpris, en effet, le 13 mai 2015, de voir des institutions médiatiques privées comme la RPA se mettre au service des putschistes, de participer sciemment à une entreprise terroriste qui porte atteinte à la paix, à la sécurité et à la sûreté. Ces mêmes médias hors-la-loi, en exil, poursuivent leur terrorisme, que la communauté internationale ne tolère jamais, dans des émissions radiodiffusées ou sur la toile.
On le sait : la liberté d’expression ne signifie nullement l’insubordination. C’est pourquoi dans certains pays européens, les régimes de restrictions et de sanctions sont appliqués sans que personne ne trouve à se plaindre ou à se scandaliser des punitions à l’encontre des journalistes qui se mettent en marge de l’intérêt général.
Une petite chronologie nous permettra de comprendre l’ampleur et la gravité des faits dont les journalistes des médias privés burundais se rendent coupables.
De 1962 à1972, des journalistes au service du génocide

En 1962, la mort du prince Louis RWAGASORE, père de l’indépendance et chef d’un gouvernement démocratique, a été faussement annoncée comme un vulgaire règlement de compte familial entre les princes BEZI et BATARE en camouflant les intérêts coloniaux ou les rivalités politico-ethniques.
Il en est de même des communications et informations erronées qui ont fortement traumatisé la population burundaise quand Athanase MUTANA et ses collègues parlaient à la radio nationale sans retenue, encourageaient et incitaient l’armée à commettre le génocide de 1972 au cours duquel plus de 300 000 hutus furent massacrés et plus de 500 000 contraints à passer leur vie en exil en Tanzanie et partout ailleurs dans le monde. La population attend toujours la condamnation des criminels qui tarde à voir le jour à cause de l’action de certains journalistes de médias privés qui véhiculent et propagent des propos négationnistes.

De 1988 à 1993 : des journalistes sectaires et partisans de la pensée unique

Des journalistes, au service de leur parti politique, de leur ethnie ou de leur région, ont produit des articles incendiaires destinés à diviser le peuple burundais. Après le simulacre de la charte de l’unité nationale a été mise en place une constitution qui accepte le multipartisme. Bon nombre de journalistes partisans de la pensée unique et nostalgiques du monopartisme, se sont comportés en propagandistes, et ont qualifié les fondateurs et les militants de nouveaux partis, notamment le FRODEBU, de génocidaires et de tribalo-terroristes. Comme on l’a vu, les journalistes de médias privés, hostiles au changement, se sont évertués à diaboliser les élus du peuple et les membres du gouvernement démocratique. Ils ont semé le trouble à travers leurs écrits et émissions radiodiffusées. Leurs discours ont certainement contribué à cristalliser la haine et à polariser les divisions, et ont eu comme résultats l’assassinat du président Melchior NDADAYE et la décapitation des institutions démocratiques.

De 1993 à 2015 : des journalistes complices d’atrocités et d’actes terroristes

Certains journalistes burundais n’hésitent pas à intoxiquer l’opinion tant nationale et qu’internationale, à cacher ou à travestir la vérité sur les atrocités commises par les multiples réseaux de milices sans échecs idéologisées qui contestent violemment ce que l’opposition radicale appelle à tort et à travers le troisième mandat. De nombreux journalistes sont pris en flagrant délit dans des manœuvres de conscientisation, de sensibilisation et de militarisation de mineurs dans les quartiers de Mutakura, Cibitoke, Ngagara, Jabe, Nyakabiga et Musaga, où ces derniers apprennent à lancer des grenades, à tirer au kalachnikov, à brûler, à saccager et à détruire des maisons.
Un terrorisme sans nom ne cesse de se renforcer. On observe aujourd’hui le silence et la complicité de certains médias privés au lieu d’alerter la communauté internationale sur les actes ignobles de mouvements rebelles qui sèment la désolation, volent, saccagent, pillent et lancent des grenades. Il est clair que certains journalistes privés burundais se nourrissent de paradoxes et d’antinomies. En effet, certains médias, manipulateurs et mensongers, à tort, encouragent et soutiennent de tels actes avec la complicité de certaines composantes de la société civile. Par contre, d’autres médias plus objectifs et fiables, dénoncent et condamnent les crimes à juste titre. Autrement dit, une certaine opinion journalistique circule, qui dénonce et montre sans ambages que le terrorisme de 2015 est l’œuvre des terroristes de 1993 qui se cachent aujourd’hui dans les quartiers contestataires et au Rwanda et continuent à appliquer les mêmes principes et méthodes qu’une autre opinion journalistique se fait fièrement le chantre.
En amont et en aval de la crise, force nous est de constater qu’au regard de leur mobilisation, certains médias privés se comportent en propagandistes radicalisés. Aussi, ils persévèrent dans leur macabre entreprise qui consiste à encourager et à couvrir les violences à partir des quartiers contestataires et de l’étranger. Et face à cette radicalisation médiatique, celui qui ose amener l’ordre ou dénoncer les criminels de l’opposition radicale passe tout simplement pour un génocidaire. À ce propos, les messages de haine et de division diffusés dans les émissions de la radio INZAMBA et de HUMURA BURUNDI montrent que certains journalistes, pour gagner malhonnêtement leur pain, se nourrissent de guerres et de conflits. Aussi, personne n’oublie les montages de Bob RUGURIKA, directeur de la radio RPA et les inepties de son complice témoin, ainsi que les mensonges médiatisés à partir des racontars de Pierre Claver MBONIMPA, qui se complait plus dans son rôle d’opposant radical et d’espion à la solde de l’Occident que dans celui de défenseur des droits de l’homme.
Enfin, des journalistes mettent ouvertement en péril leur responsabilité professionnelle et n’ont pas visiblement peur de s’exposer aux sanctions pénales. Ils jouent aux porte-paroles de Marguerite BARANKITSE et s’attribuent la paternité de ses discours fortement marqués par l’arrogance et l’intolérance à l’égard de tous les autres Burundais qui ont participé aux élections de 2015.

Mars 2016 : une revue scientifique ravive une mémoire perdue.

Enfin, sur un autre registre médiatique plus scientifique, on observe également que des institutions universitaires réservent des espaces aux militants de l’opposition radicale qui peuvent déraisonner, agoniser en publiant les derniers cris de leur déchéance politique et de leur descente aux enfers. Ainsi, l’Institute of development Policy and Management, University of Antewrp, vient de publier un article de Gervais RUFYIKIRI qui s’intitule « corruption au Burundi : problème d’action collective et défi majeur pour la gouvernance ». Pour lui, l’Enfer, c’est les autres, comme le dit Jean-Paul Sartre. Or, cet article fait clairement état d’une récente affection de mémoire ou de déficit mental de la part de son auteur. On peut sans doute s’étonner que cette perte de mémoire lui ait échappé en si peu de temps. Autrement dit, le mensonge et la manipulation de Gervais RUFYIKIRI consistent sans doute à renier son passé, à contredire sa propre mémoire et la mémoire collective, à nier la réalité de ses responsabilités de président de la section CNDD-FDD de Belgique, de vice-président de la république, de président du sénat, de membre du Conseil des Sages, et somme toute à se comporter tel un gamin qui dit non à son beau-père : « ce n’est pas moi ».
En réalité, son analyse est une forme de confession ou de repentir dans laquelle, eu égard aux très hautes responsabilités que son parti et son pays lui ont confiées, il reconnait et avoue, de manière ouverte et officielle, qu’il est coupable de tous les actes de corruption et de tous les réseaux de malversation économique. À ce propos, en tout cas, les responsables de la revue n’ignorent pas que Gervais RUFYIKIRI, en tant que deuxième vice-président de la république, a coordonné, pendant les cinq dernières années, un bon nombre de départements ministériels à diverses compétences économiques : agriculture, élevage, énergie, mines, plan, développement, commerce, industrie, poste, tourisme, eau, environnement, aménagement du territoire, urbanisme, transports, travaux publics, équipement, finances, etc.
De même, un lecteur bien averti, à travers cet article, peut détecter deux personnages pathologiques en conflit : l’un qui accuse et l’autre renie. L’accusateur, c’est l’actuel Gervais RUFYIKIRI, frondeur instable qui se sent mal autant dans sa peau que dans son esprit, et qui, refoulé par le CNARED, se trouve en quête d’une autre radicalité. En revanche, l’accusé, celui qui renie, n’est autre que Gervais RUFYIKIRI, président de la section CNDD-FDD de Belgique, vice-président de la république, président du sénat, membre du Conseil des Sages.
Comme je l’ai montré précédemment, cette dualité, ou mieux encore cette duplicité, résulte d’une perte de mémoire d’un personnage à la recherche d’une notoriété perdue, Mais, exactement, de quoi l’accusateur accuse l’accusé ? Il l’accuse, dans son article, de tous les actes de surfacturation, de sous-facturation, de non-fourniture de biens, d’usages de clauses exclusives, qui se sont posés dans les ministères qu’il coordonnait lui-même
En fin de compte, à notre avis, cette revue ne doute pas de la responsabilité de l’auteur de l’article devant les Burundais et les membres de la communauté internationale quant à l’état où se trouvait l’économie burundaise au cours de sa fonction de vice-présidence de la république. C’est donc cette autre forme de manipulation de l’opinion et de trahison du peuple burundais publiée dans une revue scientifique que je tiens à dénoncer au titre de journaliste indépendant.
Pour conclure, je demande aux médias d’information privés burundais de garder à l’esprit que la liberté d’expression n’est pas un droit divin et absolu. Ce droit fondamental est soumis, dans toutes les constitutions et les instruments internationaux de protection des droits de l’homme, à un régime de restrictions juridique qui en limitent l’exercice et la jouissance, dans le respect d’autrui, de la morale et de l’ordre public.

Philippe NIYONGABO, Journaliste indépendant