Témoignage: génocide des Hutu en 1972 au Burundi, cas de l’école moyenne pédagogique de Musenyi

PAR ATHANASE BARAMPAMA, élève en quatrième moderne en 1972. Le génocide commis sur les Hutus du Burundi en 1972 n’a pas emporté que des adultes, il a aussi emporté des milliers d’enfants et d’adolescents. Mon témoignage concerne l’Ecole Moyenne Pédagogique de Musenyi où une trentaine d’élèves, très jeunes, âgés de moins de 16 ans pour la plupart ont été massacrés.

C’était une des écoles réputées pour leur formation poussée des enseignants de l’école primaire. Elle était dirigée par les Frères de Notre Dame de la Miséricorde.
A cette fin du mois d’avril 1972, j’étais en quatrième moderne, terme utilisé à l’époque ce qui correspond à la 4ème année après l’école primaire. J’avais 15 ans et 8 mois.
A cet âge, on n’est pas encore adulte. Mais le pouvoir du Président MICOMBERO Michel n’a pas hésité à tuer ses propres enfants !
Je suis un survivant de ce génocide qui n’est toujours pas reconnu par les instances internationales, mais qui a été reconnu par les instances nationales, l’Assemblée Nationale réunie en congrès le 20 décembre 2021.
Mes parents, paysans, vivant dignement de l’agriculture et de l’élevage, ont été épargnés physiquement. Mais psychologiquement, ils ont été anéantis ! Ce sont de vrais victimes de ce génocide, car c’est comme s’ils nous avaient perdus, mon grand frère Liboire NGENDANZI et moi-même, avons été obligés de quitter nos parents, notre pays . C’était au mois de septembre 1972 après une tentative de fuite ratée en août. Nous avions été obligés de rebrousser chemin après avoir été informés que sur notre route, il y avait une barrière de JRR (Jeunesse Révolutionnaire Rwagasore) où des étudiants en fuite venaient d’être arrêtés ! Nous étions décidés de quitter le pays car pour nous, retourner à l’école équivalait à aller droit vers la mort.
Mon grand frère est mort en exil, mes parents ne l’ont plus revu au Burundi depuis lors.
Moi, je suis retourné au Burundi après 21 ans d’exil en 1993, pour le quitter encore en 1996 !

En septembre 2013, je suis retourné à Musenyi 41 ans après 1972 ! C’était une journée riche en émotion. Accompagné de mon épouse qui connaissait l’école de par mes récits, nous avons été très bien accueilli par l’Abbé Directeur du Lycée de Musenyi, actuelle appellation de l’école, j’ai été dans mon ancienne classe, j’ai retrouvé mon pupitre, mon banc, toujours le même après tant d’années !
Je me suis recueilli en pensant à mes amis disparus, mais aussi aux survivants, dont la majorité d’entre eux n’est plus retournée à l’école et a été condamnée à vivre dans la pauvreté et la misère. D’autres comme moi, avons été contraint de prendre le chemin de l’exil.
En ce mois de mai 1972, j’y étais resté tout seul, mon camarade Abdas NDAYAHANDE, un garçon très fort en mathématiques qui s’asseyait à côté de moi et mon ami Sulpice HASABUMUTIMA qui s’asseyait juste derrière, avaient été arrêtés et conduits à NGOZI où ils ont été atrocement assassinés sous les ordres du Commandant BIZOZA Joseph qui était en même temps gouverneur de la province de NGOZI.

En tout, 33 élèves ont été conduit à NGOZI. Deux seulement sont revenus à peu près deux semaines plus tard suite à l’intervention de leurs parents Tutsi qui avaient été avertis par des soldats qui connaissaient leurs parents. Ils n’avaient plus que la peau sur les os tellement ils étaient maigres ! Ils avaient tout vus. Ce sont eux qui nous ont raconté le supplice de nos frères. La plupart sont morts par coups de massue sur la tête ! Horrible !
Seul Sulpice HASABUMUTIMA, à l’entrée de la prison, a bénéficié d’une mort rapide, par balle suivi de coups de baïonnettes. Il était tellement courageux qu’il aurait osé braver les militaires qui les escortaient vers ce lieu qui était devenu un abbatoir pour humains !
Les arrestations à Musenyi avaient commencées tôt au mois de mai. Le 4 mai, le premier à partir est le frère directeur Louis BAKAME, arrêté et conduit à NGOZI par le commandant Joseph BIZOZA lui-même. Puis, c’était le tour des frères : Bernard NGENDABANYIKWA et Joseph NGANDABANYIKWA notre professeur de musique et grand compositeur de chants religieux, chantés même aujourd’hui au cours des messes catholiques.

Quelques jours après, c’était le tour des professeurs laïques. Je citerai quelques un dont je me souviens les noms ou prénoms :
Jean KAYOBERA, professeur de mathématiques, Jérôme WABUSA, Apollinaire alias NDIMBURO, professeur de Kirundi, Gabriel professeur d’Anglais, Antoine surnommé Catéchèse, professeur de religion et tant d’autres. Bref, presque tous les professeurs Hutu sont arrêtés et conduit à NGOZI d’où ils ne reviendront jamais !
Après c’était le tour des élèves de l’année pédagogique, ensuite ceux de ma classe. La plupart n’avaient pas encore 16 ans ! Je citerai Benoît BAZIRUWUNGUKA, Térence NGOMIRAKIZA, François RUZIRABWOBA, Mamert NTIRANDEKURA, Vital NZIRUBUSA, Daniel NIRAGIRA, Aimable NGENDAKUMANA, Abraham dont le nom m’échappe, les deux autres déjà cités Abdas NDAYAHANDE et Sulpice HASABUMUTIMA. En tout 31 élèves de l’Ecole Moyenne Pédagogique de Musenyi ont été emportés par ce génocide.
Il n’y a pas que je ne pense pas à mes amis disparus !

Qui avaient dresser les petites listes que les militaires remettaient au frère Albert BIGIRANKANA, sous-directeur et presque seul rescapé hutu des anciens Frères de Notre dame de la Miséricorde ? Et c’est lui qui était obligé de lire les noms de ses élèves (enfants) qui allaient être exécutés ! Il en a gardé un traumatisme jusqu’à la fin de sa vie !

Nous avons appris plus tard que ces listes étaient dressées par nos camarades de classe, Tusti Hima, tous originaires de la commune de Rutovu, commune du Président MICOMBERO. Ils étaient sous l’encadrement du préfet des études MPAMGAJE, récemment muté à Musenyi. Il venait de Rutovu ! Même l’Admnistrateur de la commune Tangara où se trouve l’école venait de Rutovu. Il était souvent avec les militaires pendant les arrestations.
Comment expliquer que tous les hauts cadres de l’administration venaient d’une même province, voire d’une même commune pour aller exercer leur fonction à plus de 200 kilomètres de chez eux ? Bien avant 1972, presque tous hauts cadres locaux avaient été remplacés par ceux venant du sud du pays !
C’est une des preuves le pouvoir MICOMBERO avait préalablement placé ses pions pour préparer cette tragédie.

Lors de la commémoration à Bruxelles le 30 avril 2022 du 50ème Anniversaire du génocide des Hutu en 1972 au Burundi, différentes victimes et survivants ont exprimé leur douleur immense suite à la perte de leurs parents, frères, sœurs, oncles et d’autres parentés. C’était très émouvant !
Je n’ai pas eu la parole pour exprimer aussi mon immense douleur et le chagrin que je garde depuis cette période suite à la perte de mes amis et professeurs.
Lors de la commémoration de 2017 à Bruxelles, le professeur Fabien CISHAHAYO, venant du Canada, invité et aussi survivant, victime de ce génocide, il nous a fait un exposé sur la résilience après un tel traumatisme. Quand il nous a parlé de la notion de « témoin intégral », ça m’a beaucoup interpellé. C’était une sorte d’explication de ce que j’éprouve dans mon for intérieur. Moi, survivant, je suis un témoin par procuration ! Je me demande toujours comment j’ai échappé à cette hécatombe et quand je pense à mes amis morts en 1972, je me sens coupable d’être vivant !

Pour terminer mon témoignage, je voudrais rendre hommage Sulpice HASABUMUTIMA, qui s’asseyait juste derrière moi.
Le seul qui a bénéficié d’une mort rapide comme j’ai l’ai dit plus haut. Sulpice était un garçon exceptionnel, intelligent, doué et talentueux.
A titre d’exemple, quelques jours avant son arrestation, il avait composé une chanson à partir du poème de Paul Verlaine, écrivain et poète français du 19ème siècle que notre professeur de français nous avait fait découvrir.

Je me souviens très bien que nous l’avions chanté la veille de son arrestation :
« Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur ville
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?
O bruit de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour mon Cœur qui s’ennuie,
O le chant de la pluie !
Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écoeure.
Quoi ? Nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.
C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine ».

Enfin, pour que les victimes ne soient jamais oubliées, je propose à la Commission Vérité et Réconciliation, CVR, et aux autorités du Burundi de construire des stèles dans les écoles où seraient gravés les noms des professeurs et élèves assassinés pendant ce génocide.
Athanase BARAMPAMA
Province d’origine : KAYANZA
Clan : ABANYAGISAKA.