source : ppbdi.com, 8 / 01 / 2015

La justice transitionnelle est orientée vers la réconciliation

La justice transitionnelle(JT) fascine car elle apparaît, au terme d’un siècle sanglant, telle une nouvelle Jérusalem. Elle prétend répondre à la fois aux crimes du passé et aux violences du présent. Elle entend encore participer à la guérison des sociétés et au rétablissement de la démocratie et de l’Etat de droit en refondant les communautés politiques, en redressant l’histoire, en la moralisant, en la réparant à coup de procès, de devoir de mémoire ; de commission vérité et de lois mémorielles. Il y a là la tentation de conférer une toute puissance au droit et à l’histoire.

Pour Louis Marie Nindorera, consultant indépendant, il faut dans le cas du Burundi, comprendre la JT comme une façon de traiter le passé d’une manière exceptionnelle, aussi exceptionnels que sont les événements à traiter. Pour aller de l’avant, on ne peut pas continuer à ignorer le passé. Ce passé qui s’étale sur une longue période a été tellement lourd, tellement préjudiciable qu’on ne peut pas le traiter avec les moyens de la justice moderne qui est souvent sans compromis.
La JT est un compromis entre la nécessité de traiter le passé douloureux pour aller de l’avant. Les premiers embryons de la JT sont très anciens avec la séparation de pouvoir au XVIII, XIX e siècle, dit M. Nindorerara. En référence à l’existence de la justice moderne, c’est le compromis par rapport à cette dernière pour résoudre les conflits internes récurrents. Dans ses formes actuelles, dit le consultant, elle commence avec l’établissement de la Commission vérité en Argentine (1983) et culmine avec l’instauration de la Truth and reconciliation commission (TRC) en Afrique du Sud (1995). La JT est orientée vers la réconciliation sociale au sein d’une société qui sort des dictatures sanglantes et des longues années de violations graves des droits de l’homme.

La JT doit marquer une rupture avec les modes de gouvernance et de gestion de l’ancien système

Est-il possible de créer un Etat de droit en mettant de côté les crimes du passé ? Est-il possible de punir les responsables des crimes sans compromettre la stabilité et la démocratie naissante ? Théoriquement, dit M. Nindorera, la JT est supposée s’amorcer dans un pays qui renoue avec la normalité, qui revient à un mode de fonctionnement régulier, ce qui n’est pas toujours le cas. Dans les pays encore convalescents, le gros défi de la JT est le dysfonctionnement des systèmes, dont le système judiciaire. C’est dans ces circonstances qu’on espère que la JT puisse influer sur la justice habituelle. Il faut que, d’après le consultant, le traitement du passé puisse avoir un effet ou une influence positive sur le traitement des violences qui sont commises dans le présent. Cela dépend d’un excellent leadership dans la gestion du processus de la Commission vérité et réconciliation (CVR). Satisfaire les besoins du passé et du présent en même temps, est un défi concomitant pour les pays qui sont confrontés à des situations où l’Etat de droit n’est pas encore effectif.
La JT doit marquer une rupture avec les modes de gouvernance et de gestion du passé. Il faut investir les moyens dans le bon fonctionnement du système judiciaire pour traiter et connaître les crimes du présent. Les victimes du passé cherchent des indicateurs de bonnes perspectives dans le fonctionnement actuel. Pour le Burundi, l’environnement de la CVR et la CVR elle-même doivent être suffisamment forts pour induire les changements au système judiciaire actuel. Impulser le mode à suivre aux dirigeants qui traitent les violences par rapport aux crimes du présent permettra de créer un environnement favorable au traitement des crimes du passé.

La vérité et ses exigences

La réconciliation exige que les victimes et les auteurs affrontent et acceptent le passé afin d’envisager la possibilité d’une relation constructive. Il faut, dit M. Nindorera, connaître la vérité. Pour se libérer du poids qui pèse sur le cœur, renaitre et avoir un nouveau visage dans la société; pour qu’on soit humain, il est impératif de dire la vérité et de la connaître afin de l’accepter. Le devoir des victimes et des bourreaux est d’agir comme leur conscience le leur dicte ; de dire la vérité sans tenir compte des conséquences que cela peut apporter.
A ce sujet, Eric Brahm, dans son livre intitulé Trauma Healin, dit que l’une des exigences de la réconciliation est que les victimes et les auteurs des crimes parviennent à accepter le passé, plutôt que de le considérer comme une simple préfiguration de l’avenir. Qu’ils parviennent à percevoir l’humanité de l’autre, qu’ils s’acceptent les uns les autres et qu’ils envisagent la possibilité d’une relation constructive.
Judith Lewis Herman dit, quant à elle, dans Trauma and Recovery, que la réaction habituelle à des atrocités est de les bannir de la conscience. Certaines violations du pacte social sont trop affreuses pour être dites à haute voie : c’est le sens du mot « indicible ». Mais les atrocités, elles refusent d’être enterrées. Tout aussi puissante que le désir de nier les atrocités, il y a la conviction que le déni ne résout rien… Se rappeler la vérité, dire la vérité sur les événements terribles sont deux préalables indispensables à la restauration de l’ordre social et à la guérison des victimes.
En partant de la prémisse qu’à chaque mémoire correspond une vérité différente, Mauro Bottaro observe en termes anthropologiques, que ce qui importe est la libération de la « parole en tant que telle » : la parole qui se souvient, la parole qui reconstruit, la parole qui accuse, la parole qui pardonne et qui amnistie. La parole en tant que contre don dans la réciprocité. Finalement, la parole qui affranchit et qui réconcilie. La parole en tant qu’instance refondatrice.
Dans les années 1970, le président Charles de Gaule va jusqu’à justifier l’interdiction de la diffusion française du documentaire le chagrin et la pitié, de Max Ophuls au nom de l’unité nationale : « la France n’a pas besoin de la vérité… ce qu’il faut lui donner, c’est l’espoir, la cohésion et un but.» Un demi-siècle après, le silence, jadis sensé être le garant de l’unité nationale, est écarté au profit de la parole. Dé-sormais, après des périodes sanglantes, la recomposition de l’unité nationale et de la réconciliation passent par un besoin de la « vérité ». Le rappel des crimes n’entretient pas les plaies ouverte de la nation.

Un déséquilibre auquel il faut mettre fin

Les communautés déchirées comme le Burundi, dit Louis Marie Nindorera, ont développé un déséquilibre entre l’écouté et la parole auquel il faut mettre fin. La multiplicité des vérités n’est pas en soit un défi mais un atout pour la connaissance de la vérité. Il y a des « histoires » qui sont conciliables pour peu que chacun puisse apprendre à accorder un peu plus du crédit à la douleur de l’autre et se montrer empathique.
Nous avons vécu de décennies assez difficiles où nous vivions, chacun immergé dans son milieu. Nous commercions ensemble, nous étudiions ensemble, nous vivions ensemble, nous travaillions ensemble mais certains espaces, certaines aires, celles de la mémoire ne se partageaient pas. Les gens ont appris à vivre avec ces parts de vérités qu’ils n’ont jamais voulu partager avec d’autres avec qui ils le partageaient jadis. On n’a pas su ériger des passerelles pour s’accorder à toutes ces vérités et avons vécu ensemble sans nous connaitre véritablement. La CVR va nous aider à comprendre la douleur de l’autre avec les autres, raison pour laquelle un tribunal ne peut pas remplacer la CVR dans le sens du rôle et de la mission. Guérir une société et permettre aux gens de mieux se reconnaître, redécouvrir le passé d’une manière qui leur donne la faculté, la possibilité de transmettre aux générations futures une nouvelle façon d’être et de vivre ensemble est le grand rôle de la CVR, dit M. Nindorera.

Le bon coté du Burundais, une brèche pour reconstruire la confiance.

La méfiance ultime est le résultat d’une longue période de conflit, de violence et d’impunité. Le travail de leadership consistera à aider les Burundais à faire renaitre ce qui est bon en eux. C’est toujours plus facile de voir les défaillances d’un système, que de voir ce qui est bon, les opportunités et les forces. Pourtant, dit le consultant, aussi faibles qu’elles soient, ces opportunités, ces forces et ces faiblesses, il faut avoir l’intelligence de les chercher parce que c’est la tâche la plus difficile. Si on fait cet effort de rechercher le bon coté du Burundais, c’est ça la brèche par laquelle il faut passer pour reconstruire et construire quelque chose à commencer par la confiance. La lourde et excitante tâche reste excitante d’amener les Burundais à se redécouvrir. Cette tâche se repose sur les épaules des onze commissaires de la CVR. Les Burundais doivent être honnêtes et intègres, dire ce dont ils se souviennent, avec un aperçu que nous sommes dans un processus de thérapie et non pas dans un processus pré-judiciaire. La parole est thérapie et médication, il faut se donner le temps d’écouter les victimes. La CVR est la solution pour une transition au Burundi. Tout dépend des Burundais et leur volonté de saisir cette opportunité qui leur est offerte. Nous avons passé un cap le plus difficile qui est l’arrêt des hostilités. Pour le reste, c’est ce test de la capacité des Burundais de tourner la page d’une histoire douloureuse après l’avoir minutieusement lue et compris le contenu pour garantir la non répétition.

Les médias ont un rôle primordial

Les médias ont un rôle primordial dans une procédure de découverte de la vérité. Louis Marie Nindorera espère que les médias burundais sauront traiter l’information relative aux témoignages devant la CVR selon les règles de l’art. Il est impératif que les médias soient correctement préparés au travail qui les attend.

CHARLES MAKOTO

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